Carnet de route

16 juillet 2015

Genève - Lörrach
280 km

Séparation difficile; mais j'en sais infiniment gré à Inge de me laisser réaliser ce rêve.
Je le savoure d'autant plus après le début d'année passé en chaise roulante, et un pronostic terrifiant, qui s'est heureusement révélé faux.

Étape de mise en jambe qui permet également de tester les aménagements effectués sur la moto: présence d'un dossier conducteur et d'un porte bagage aux dimensions élargies. Un succès, car le dos ne me fait pas souffrir et le chargement reste désormais bien arrimé. Le régulateur de vitesse, bloqué à 120 km/h sur les voies rapides, est apprécié pour soulager les tendons de la main. Je ne souhaite pas renouer avec les inflammations vécues lors de précédents voyages.

La totalité du trajet s'effectue sous une forte chaleur, entre 32 et 35 C°. Je ruisselle à mon arrivée en déchargeant mes bagages; mais c'est l'opportunité de tester ces nouveaux sous-vêtements synthétiques et de commencer à perdre quelques grammes.
En cours de route, j'ai eu le loisir de contempler de beaux paysages, notamment en longeant les rivages des lacs de Neuchâtel et de Bienne.

Sortie de la Suisse et première frontière franchie, en entrant en Allemagne.

Ce soir, je prends le train auto-couchette entre Lörrach et Hambourg. Cette petite entorse à mon programme initial offre plusieurs avantages: éviter le cauchemar des Deutsche Autobahn, à la circulation dense et rapide, et gagner une journée de trajet car je dois  impérativement être de retour à Genève le 13 août.
En attendant d'embarquer, c'est également l'occasion de la première rencontre, en bavardant avec deux couples de motards norvégiens retournant d'Italie. Les échanges sont tellement plus naturels, sympathiques et sans chichi dans la communauté des deux roues.

Malgré le soulagement d'être seul dans ce compartiment de seconde classe, il m'est impossible de dormir. Je souris à l'évocation de mon dernier train de nuit; c'était en 1982 entre Boston et Philadelphie. Je ne dors pas mieux 33 ans plus tard. J'en profite pour rédiger mes notes.



17 juillet 
Hambourg - Angelholm
468 km

Quelle nuit!
Je quitte Hambourg sous une pluie fine, et retrouve l'autoroute avec "délice". 
L'alarme du réservoir est trompeuse. Elle s'allume avec une réserve de 150 km. Heureusement, la CVO est désormais équipée d'une jauge, ce qui m'évite le désagrément connu en Italie avec ma précédente machine.
À la première station-service, en enlevant mon casque, je n'ai plus d'hésitation: je demande la clef de la douche. Peu avant de repartir, une Allemande passant derrière moi s'exclame "Na ja aber so schön!". Je me retourne. Le compliment ne s'adresse pas à ma propreté retrouvée, mais encore une fois à ma moto.

Paysage sans grand intérêt jusqu'à Puttgarden où j'embarque pour traverser ce bras de la Baltique. Privilège des motards, une ligne nous est réservée, permettant un embarquement immédiat, brûlant ainsi la politesse aux nombreux automobilistes.
Nous croisons d'autres ferries, des cargos et des voiliers. J'aime humer cet air marin qui me rend heureux. Quel bonheur simple, ce mélange d'iode et de varech porté par la brise!

Deuxième franchissement de frontière en entrant au Danemark. Nombreux îlots sur le parcours et une forêt d'éoliennes en mer. La pluie et un vent fort ne me laissent guère le loisir de profiter du paysage. Je me concentre sur la conduite; je n'ai d'ailleurs toujours pas branché ma musique.

Le Danemark est vite traversé. Il s'effiloche en mer au sortir de la partie sous-marine du Storbelt. Entrée en Suède par la partie aérienne de l'ouvrage. Ses haubans élancés et la courbure du tablier sont de toute beauté; mais attention aux rafales!

Puis, c'est la rencontre avec Angel, mon guide, qui m'accompagnera jusqu'à Kirkenes. Première impression très sympathique.

Nous faisons plus amplement connaissance à l'hôtel où nous logeons: une ancienne base de l'Armée de l'Air, entourée d'un beau parc.
 "Valhall", le nom de l'hôtel signifie "paradis" dans la langue des Vikings.
Quant aux autres infrastructures de la base, et notamment sa piste, elles sont à la disposition du Groupe Könnigsegg, le constructeur de voitures extrêmement puissantes et coûteuses.



18 juillet
Angelholm - Karlstad
458 km

Le temps a viré au beau, et le vent s'est quelque peu calmé. L'autoroute traverse de jolis paysages vallonnés jusqu'à Göteborg. Vitesse limitée à 110 km/h, ce qui me laisse également le temps d'admirer les nombreuses belles américaines des années 60, dont visiblement les Suédois raffolent.

A partir de Göteborg, nous quittons l'autoroute pour longer la rive nord du plus grand lac de Suède. Premières forêts de sapins et bouleaux. Ponts enjambants de nombreux bras de rivières aux eaux noirâtres, aiguillées ça et là de tourbillons aux reflets argentés.

Nous croisons de nombreux motards, pour la plupart en BMW ou Harley. Tout le monde se salue allègrement; d'une main, pour des marques différentes; d'un bras entier entre deux Harley. Heureusement personne n'a l'idée de lâcher les deux bras!

J'ai cessé de compter les admirateurs qui prennent ma moto en photo ou qui me complimentent à pratiquement tous les arrêts. La prime du jour revient à une belle Suédoise, passagère avant d'une voiture me doublant; elle se tourne vers moi, grand sourire Colgate et les deux pouces levés!

Hutte croquignolette au camping au bord du lac. Nous manquons de dîner de peu. J'avais oublié que dans les campagnes la plupart des cuisines des restaurants ferment à 21 heures au plus tard.




19 juillet
Karlstad - Gesunda
334 km

Promenade matinale avant le petit-déjeuner, dans un air frais. Je reste interdit apercevant deux nageurs dans le lac Vänen dans une eau à 15 C°. Le plus âgé, sans combinaison, vient de sortir du sauna et, à 80 ans passé, pratique cet exercice tous les jours de l'année, dans le lac ou dans la piscine attenante au sauna, dont l'eau est également à 15 C°!

Temps ensoleillé mais légèrement frais. Je ne porte qu'un simple undershirt sous la veste de la combinaison, mais le protège cou devient indispensable.

La route E45 s'enfonce à l'intérieur du pays longeant une succession de lacs bordés de magnifiques forêts. Nous ne pouvons pas nous arrêter à chaque nouvel enchantement d'autant que nous avons pris beaucoup de retard ce matin.

Nous attrapons la pluie en fin de journée, et m'aperçois de la défection de mon feu de route. Pas trop grave car nous sommes pratiquement arrivés et, désormais, la nuit met plus de temps à tomber.

Angel a réservé une belle Stuga (cabane plus ou moins grande servant de résidence secondaire) aux couleurs traditionnelles.
Dîner au pub local, désert, dont les deux propriétaires sont également des joueurs de guitare et de mandoline. Angel se joint à eux dans une atmosphère bon enfant.
Tendres souvenirs d'Opa.

Retour à la stuga et attaque des premiers moustiques.
J'appelle Inge et nos filles. Encore de l'inquiétude au son des voix.




20 juillet
Gesunda - Lit
419 km

Nous avons désormais bien pris en mains notre organisation des bagages et le chargement des motos. Nos départs sont plus rapides. En outre, je ne constate aucune douleur dans le dos; ma ceinture lombaire et le dossier y contribuent certainement, ainsi que les exercices musculaires pratiqués quotidiennement au réveil.

Arrêt à Mora, ville de taille moyenne joliment située au bord d'un lac.
Visite du musée et de la maison d'Anders Zorn (1860 - 1920), l'un des peintres les plus renommés de Suède.
De très belles aquarelles et portraits.
L'un des tableaux préférés du peintre me rappelle une photo d'Inge en dirndl dans une forêt près de Lienz, photo que je garde précieusement.
Célèbre de son vivant, Zorn a dépensé une partie de sa fortune pour richement doter sa maison. Rappelle la demeure de Jim Thomson à Bangkok.

Mora est également connue pour être la ligne d'arrivée de la Vasaloppet; course annuelle de ski de fond sur 90 km réunissant plus de 11´000 participants.

À quelques kilomètres de là, le village de Nusnäs est connu pour être le lieu de fabrication des célèbres chevaux colorés de la région de Dala. Visite de 2 ateliers et admiration de ce travail manuel.

Nous reprenons la E45 vers le nord, en longeant le lac d'Orsa.
Depuis Mora, la circulation se fait plus rare. La plupart des véhicules sont des mobile-homes et des caravanes. Les plaques d'immatriculation sont suédoises ou norvégiennes. Aucun touriste étranger, à l'exception de l'occasionnel allemand ou hollandais de service. 

Averses passagères.
Super chevauchée de 200 km presque seuls sur cette route asphaltée au sein de la forêt; et pourtant la E 45 constitue le principal axe routier à l'intérieur du pays. 

Le pays est grand: quasiment la taille de la France (450'000 km2) avec une population de moins de 10 millions d'habitants. La densité est 10 fois inférieure à celle de la Suisse: 22 habitants au km2; et encore moins dans le nord.
Nous avons quitté Mora tard, et la route est longue. Je n'ai qu'un sous-vêtement sous ma veste et, vers 21 heures, la combinaison de l'humidité, de la chute des températures et de la vitesse devient désagréable.
Pour compenser, le spectacle est magique, avec un soleil qui n'en finit pas de se coucher, jouant à cache-cache dans la forêt puis allumant les lacs aux couleurs tantôt argentées, tantôt dorées tandis que le ciel se pare de ses plus beaux atours: bleu, mauve, indigo, rose.

Les bords de route sont également richement fleuris avec une dominance de lupiners, plantes  de toute beauté aux différents tons de bleu, que j'avais déjà eu l'occasion d'admirer au Chelsea flower show.

Arrivée vers 23:30. Nous sommes accueillis de manière fort sympathique par la famille Hansson, qui nous loge dans une stuga sur leur propriété.




21 juillet
Lit - Umeå
398 km


Voilà l'une des raisons essentielles de ce voyage: la rencontre, même brève, avec des gens ordinaires qui vous laissent un souvenir extraordinaire pour le reste de vos jours.

Je les ai croisés sous toutes les latitudes; en Nubie, Birmanie, Nouvelle-Calédonie, Éthiopie, Chili, Autriche, Irlande et sous bien d'autres cieux; sous tous les régimes politiques; de toute race, religion, éducation et condition sociale.
Dans leur regard, leur manière de vous accueillir, la douceur de leurs gestes, leur humble sourire, la pureté de leurs intentions, l'on détecte facilement, sans avoir besoin d'échanger le moindre mot, la croyance dans le même amour et la certitude (ou l'espérance) du monde à venir, dans lequel les valeurs universelles auxquelles ils croient seront lois.

J'ai profondément aimé cette rencontre avec Hans-Erik et Brittmarie qui nous ont logés pour une nuit et nous ont offert ce moment de bonheur le lendemain matin.

Le bleu si doux de leurs yeux est celui de leur ciel d'été.

Qu'il est réconfortant de croiser ces regards qui se posent sur vous, compensant le triste souvenir de ces yeux durs, cyniques, reflets des turpitudes de tant d'interlocuteurs, en particulier dans le monde des affaires.

Après cette rencontre, et le cadre magique et silencieux qui défile devant la moto, la prière matinale est celle de l'enfant dont je n'ai jamais lâché la main.

La route quasi déserte me permet de mettre en pratique les conseils d'Angel pour une conduite plus rapide, sûre, souple et économique.
J'aime ainsi apprendre lorsque les explications sont claires et convaincantes.
Si la différence de consommation d'essence s'explique par le poids de la moto (et du passager), en revanche, le mystère demeure sur la différence kilométrique systématique entre le compteur d'Angel et le mien: environ 4% en plus pour moi.



22 juillet
Umeå - Piteå
242 km

A la sortie d'Umeå, nous laissons la E4, route côtière rapide, pour lui préférer une route intérieure plus champêtre. Le choix est également dicté par une étape gourmande à Burtraeskt, lieu de production du vaesterbottenost, fierté fromagère de Suède. En dessert: délice d'une glace bien crémeuse sertie de hjorton, baie dorée du nord de la Suède et de la taille d'une framboise.
Pluie et route en terre battue nous attendent au tournant; voilà l'occasion de nous préparer à la suite.

Arrivée sous le soleil à Hortlax, lieu de villégiature au sud de Piteå. 

Nous disposons de la belle résidence secondaire d'un contact d'Angel. Les pieds dans l'eau et avec libre disposition des kayaks, voiture et ... machine à laver et cousette!

La nuit est claire mais nous sommes encore un peu trop au sud pour lire dehors à minuit.



23 juillet
Piteå

Revenir longtemps après sur des lieux aimés jadis peut être source de grande déception.
Sans atteindre ce stade, ce petit Saint-Tropez du nord a beaucoup changé depuis mes 18 ans. Certes, la lumière y est toujours aussi douce et le micro-climat y crée une chaleur inattendue, mais la forêt encerclant cette bourgade a laissé place à des centres commerciaux; et la petite crique, qui m'avait tant charmé, s'est transformée en port de plaisance doublé d'un accès à des porte-conteneurs.

Journée de repos. Sortie en kayak. Même pour un Méditerranéen, la température de l'eau est tout-à-fait acceptable.




24 juillet
Piteå - Jukkasjärvi
484 km

Arrêt rapide à Luleå pour faire réparer le phare de la Harley.
Dès la sortie de la ville, et jusqu'à Kiruna, nous ne croiserons plus beaucoup de véhicules, à l'exception du trafic local, et encore moins de motos.

Curiosité à Harads: dans cette bourgade perdue, un architecte a eu l'idée de construire un hôtel de 6 chambres au milieu de la forêt, avec une particularité: toutes les chambres sont des cabanes suspendues dans les arbres; et chacune est différente. 
Ma préférée: un cube dont les parois en miroir reflètent la forêt alentour.

Un léger inconvénient dans cette superbe forêt de bouleaux: les moustiques. J'enfile ma cagoule pour la visite.

Depuis hier, Angel insiste pour rejoindre Tromsø en contournant Kiruna. Motif: d'après les personnes qu'il interroge en avançant, la route comporte de longues sections en terre, avec de grosses pierres; et la pluie menace. 
Je ne suis pas prêt d'abandonner mon itinéraire si facilement. Je ne m'y résoudrai qu'en dernier recours; hors de question de jeter l'éponge sans avoir essayé.
Non par entêtement; mais pour l'avoir traversé en train à l'époque, et d'après ma préparation, ce trajet à travers la montagne est splendide. En outre, nous avons une réservation à côté de Kiruna.
Certes, nous ne disposons pas de motos idéales (celle d'Angel est une routière BMW K 1200 SR); mais, après tout, cela fait partie de l'aventure. En outre, puisque lesdites sections sont en travaux nuits et jours, en cas de problème, je demanderai de l'aide à un conducteur d'engin pour nous aider à traverser.

Et maintenant la pluie, m'annonce t'il! Je lui demande aimablement de réfréner son pessimisme. Il va finir par nous porter poisse. Avançons et arrêtons de questionner les personnes rencontrées en chemin.

Naît-on pessimiste ou le devient-on?

Finalement, Angel se calme et m'annoncera le lendemain n'avoir pas regretté cette tentative car le paysage de part et d'autre de Kiruna était vraiment à la hauteur de nos attentes.

Arrivent les fameuses sections en travaux. En réalité, seule la troisième présente une difficulté de par sa longueur: 13 km. Maintenir l'équilibre avec des motos lourdes et non adaptées au tout terrain nécessite une forte concentration, une bonne prise en mains et deux jambes écartées prêtes à parer à toute chute. 

Nous nous en sortons brillamment.

Passage du cercle polaire à 18:00. Rapide séance de photos car les moustiques se ruent sur les seuls humains à se mettre sous le dard.

Peu après, deux belles rencontres compensent ces épreuves: d'abord un jeune élan, déambulant au milieu de la chaussée avant de s'enfoncer dédaigneusement dans la forêt, avec un air du type "même pas peur", puis un rêne que je réussis à photographier.

Arrivée tardive sur le site réservé: six cabanes en bois au milieu d'une forêt de bouleaux et sapins. Problème: ni drap ni eau courante. La cabane des toilettes est à plus de 50 mètres de ma modeste hutte et le passage est gardé par des moustiques vigilants.

J'ai rarement eu aussi souvent besoin de satisfaire un besoin naturel que cette nuit-là. 
J'admets avoir expédié par la porte un peu de moi-même, à plusieurs reprises, avec l'aide d'un supposé bourdalou. Les moustiques en ont été pour leurs frais.





25 juillet
Jukkasjärvi - Tromsø
455 km

Nous levons le camp sous la pluie et atteignons rapidement Kiruna. 
Cette ville s'est considérablement développée grâce à l'extraction du minerai de fer. La matière première est expédiée vers le port de Narvik en trains, tirés par plusieurs locomotives, dont la longueur rappelle certains convois américains. 

La Suède s'élève progressivement vers l'ouest pour culminer peu après Kiruna.
A cette latitude, la forêt perd en hauteur et en densité pour laisser place à la taïga.
Mélange de toute beauté d'arbres, lacs et montagnes encore enneigées.

Arrêt sous le soleil dans le parc national Abisko, centre renommé pour de belles excursions en été, et de ski de fond en hiver. Nous parcourons un beau canyon au pas de course.

Peu de temps après, nous entrons en Norvège et entamons la descente vers Narvik que nous atteignons sous une pluie abondante et un ciel noir d'encre.  

Atmosphère lugubre, renforcée par l'aspect menaçant d'une plateforme pétrolière en construction.

A Narvik, nous retrouvons de la circulation: les touristes ayant choisi la voie norvégienne pour rejoindre le nord.

Peu après, la route se sépare en deux: à gauche pour les îles Lofoten, à droite pour Tromsø et le nord.

Je tourne à droite tandis que mes pensées s'enfoncent à gauche.

L'archipel des Lofoten est constitué d'une série d'îles, reliées entre elles par des ponts, s'écartant, au sud, de la côte norvégienne. Les montagnes y sont acérées et descendent brutalement dans la mer. De nombreux villages de pêcheurs aux maisons et bateaux aux bouées colorées y confèrent un charme certain.

Vers l'extrémité sud de l'archipel se trouve la plage de Ramberg. La montagne en demi-cercle descend en pente douce et laisse place à une immense grève de sable fin, de couleur blanche. L'eau y est particulièrement clair-azur et peu profonde. Il est bien agréable d'arpenter cette plage déserte, surtout lorsque le soleil s'en mêle. Pour peu on s'y baignerait.

J'ai deux souvenirs vivaces de Ramberg; l'un douloureux, l'autre drôle.

J'avais 24 ans lors du premier, et j'accompagnais mes parents dans notre dernier voyage ensemble. Les mouettes criaient plaintivement le surnom de ma mère: Kiki.
Je marchais en admirant furtivement ma mère pour sa beauté nordique et sa vive intelligence du cœur, mais bouleversé par le lourd secret que nous partagions. 
Sans se rendre compte que la question, en apparence anodine, posée par ma mère à propos d'une soit disante amie de son âge, la concernait directement, mon ami Bob lui avait annoncé peu de temps auparavant les lentes souffrances physiques et morales qui finiraient par l'emporter. Bob découvrit la supercherie en me la relatant. Il s'en est longtemps voulu. Mon père n'a appris cette maladie que trois ans plus tard lorsque la réalité ne pouvait plus se cacher. 


Même lieu en 2005. Les mouettes se taisaient. Ma mère avait disparu depuis longtemps.
Inge voulut prendre une photo de Sarah et moi.
Par la tendre complicité qui m'unit à mes filles, et pour les besoins de la photo, je portais Sarah sur mon dos tandis que j'étais pieds nus dans l'eau, tourné vers la plage. Nous riions. Sarah, n'étant plus exactement un poids plume, se rehaussait en s'agitant pour éviter de prendre un bain frais. Je feignais de perdre l'équilibre mais m'enfonçais réellement dans le sable sous l'eau.
Comme il le lui arrive parfois, Inge mettait du temps à régler l'appareil. Elle cherchait le bon cadrage pour nous prendre en entier.
Je pensais en moi-même "Inge si tu attends encore un peu, tu n'auras plus besoin de cadrer, il ne restera plus que la tête et les épaules à photographier".
Je garde cette photo précieusement.

Peut-être les voyages ont aussi cette utilité, ou but pour certains : guérir les plaies.

Le soleil brillait à Tromsø.




26 juillet
Tromsø - Alta
311 km


Tromsø est parfois surnommée le Paris du nord.
A part le fait de trouver leur origine sur une île, je ne vois pas le lien.
La ville en elle-même ne présente pas grand intérêt, à l'exception de quelques maisons anciennes sur le port et de trois ouvrages de toute beauté: deux ponts en arc de cercle et une cathédrale de verre d'une grâce divine.

Tromsø est sublime pour une autre raison: son cadre spectaculaire entre ciel et mer. La meilleure manière de l'admirer consiste à prendre un court téléphérique qui vous dépose sur un immense plateau d'où vous pouvez admirer le fjord et au-delà. J'ai eu la joie de m'y rendre en été et en hiver; chaque fois avec le même ravissement.

J'aime y ériger un petit cairn, pour une raison qu'Angel n'a pas devinée.

Ce tour nous a pris du temps et nous quittons la ville tardivement.

Pour la première fois de ce voyage, j'ai un peu frais. Le seul sous-vêtement sous la veste de moto ne suffit plus. Je m'équipe d'une chemise légère.

Deux possibilités s'offrent aux conducteurs pour rejoindre Alta: soit en effectuant un long détour par une route bien carrossée à l'intérieur des terres, soit en empruntant une route étroite nécessitant de traverser deux bras de mer. Le temps est le même mais le romantisme ne se discute pas d'autant que c'est une des trop rares occasions désormais d'effectuer une traversée de fjord en bac.

Le fjord d'Alta est large avec pour conséquence une route longue. 
Toutefois, grâce aux revenus pétroliers, la Norvège investit massivement dans la transformation de son réseau routier. Nous poussons un peu la vitesse. 

La pension réservée se révèle être un désastre. Portes fermées à clef. La propriétaire nous laisse attendre plus de 20 minutes avant de nous rejoindre. Aucune excuse et m'ordonne de la rejoindre immédiatement à la réception, faute de quoi elle fermera ses portes et nous laissera dehors. Angel est accommodant. Pour ma part, j'ai renoncé à une carrière de diplomate. 

"Les Français s'en vont" a autrefois déclaré ma grand-mère sur un ton indigné dans un hôtel, ironie de l'histoire, pas très loin d'Alta.

Même motif, même punition. Angel a craint devoir camper. Heureusement, Alta possède un bon hôtel Scandic.

Outre le fait que cette mésaventure pimente le voyage, j'en ai tiré une autre leçon: ne jamais défaire le bardage de la moto avant d'avoir eu accès à la chambre.




27 juillet
Alta - Hammerfest
161 km

Depuis Tromsø, les nuits sont totalement blanches, avec la possibilité de lire sans aucune assistance électrique. Heureusement, les chambres d'hôtels sont désormais équipées de rideaux opaques créant ainsi de l'obscurité. Je me lève régulièrement pour observer cet effet étrange et les conséquences sur la vie nocturne.

La pluie arrive dans la nuit et ne s'interrompt pas au matin. S'agissant de l'étape la plus courte en distance, nous décidons de repousser notre départ à la première éclaircie.

La météo ne s'étant toujours pas améliorée, nous mettons en route vers 14:00.
Ce sera l'étape la plus désagréable depuis mon départ: pluie forte sans interruption, vent violent, chaussée en mauvais état, et brouillard lorsque nous rejoignons le plateau. Résultat, nous roulons très prudemment et, transis de froid et trempés malgré les combinaisons supposées étanches, nous trouvons temporairement refuge dans un troquet local. 

Nous atteignons Hammerfest dans un piteux état.

Le village n'a pas beaucoup changé depuis ma dernière visite en 1978. Toujours moins de 10'000 habitants.
Il faut bien admettre qu'avec une météo pareille pour ce soir d'été, les candidats à l'immigration ne doivent pas se bousculer.

Deux activités principales: le traitement de poissons (particulièrement la morue) et le transport d'équipement vers les plateformes de forage en mer de Barents. A ce sujet, lors de notre halte, trois impressionnants navires de ce type mouillaient dans la baie.




28 juillet
Hammerfest - Nordkapp
239 km
 

Angel est un accompagnateur parfait. Bien éduqué, respectueux, aimable, souriant, disponible, drôle, compréhensif pour mes nombreux arrêts photos, parlant les langues des pays traversés, me laissant en permanence en tête, etc. Je ne lui connais qu'un seul défaut: un manque de confiance en son instinct, avec pour corolaire le besoin constant de s'en remettre aux autres.

Ce matin, nous sortons de l'hôtel pour notre promenade dans Hammerfest avant le petit-dejeuner. Le nez dans le journal, il m'indique que nous allons rencontrer la pluie.
Outre le fait que c'est dangereux de marcher ainsi, je lui demande de replier son journal et de lever les yeux: le ciel est d'un bleu immaculé.
Quelques heures plus tard, en arrivant au Cap Nord, nous apprendrons avoir eu la chance de bénéficier d'un des plus beaux jours de l'année, comme il en existe à peine dix par an dans cette région.

Route magnifique, en particulier pour les motards, car la chaussée est en bon état, les courbes sont nombreuses, variées et dégagées, permettant ainsi de doubler les mobile homes en toute sécurité.

Le Cap Nord étant situé sur une île, son accès était autrefois assuré par un ferry. Depuis quelques années, le ferry a été remplacé par deux tunnels sous-marins de 4 et 6 km. En moto, l'air y est plutôt froid, en dépit d'une température externe de 20 C°.

L'hôtel Scandic est le dernier établissement à la sortie d'Honningsvag. 
25 km nous séparent encore du Cap Nord. Nous croisons beaucoup de rennes, fâcheusement habitués à traverser la route, car, pour eux aussi, l'herbe est plus verte de l'autre côté.

Le Cap Nord  (71° 10') est considéré comme l'extrémité septentrionale de l'Europe, ce qui n'est pas exact, mais passons.

Île de la désolation, battue par des vents froids, baignée presque quotidiennement par la pluie et ou le brouillard, sans véritable végétation, ce point mythique agit comme un aimant pour de nombreux touristes dont c'est la destination ultime du voyage.
Sur place, une publicité mensongère affirme que cette terre a le Pôle Nord pour voisin.

On y croise une faune bigarrée et amusante, généralement partagée en groupes bien distincts. Le jour de notre visite, nous avons comptabilisé les cohortes suivantes:

Les bus. En majorité des touristes Chinois affairés au magasin d'attrape-touristes, cherchant absolument à dénicher l'objet du plus mauvais goût, sans doute d'ailleurs "made in China".

Les mobile home. Plus d'une cinquantaine de véhicules blancs, tous bien alignés sur deux rangées, tournés comme des mouettes vers la mer. A l'exception des engins de location immatriculés en Norvège, les plaques venaient d'Allemagne, d'Italie, de France, d'Espagne et quand même deux suisses. Chariots modernes rappelant l'épopée du far-west et le dépit d'avoir atteint la dernière frontière.

Les deux roues. Une majorité de Scandinaves ou d'Allemands en moto. Nous en avons dénombré une vingtaine sur la route. Le plus surprenant sont les vélos: une vingtaine également. Certains font des périples extraordinaires. Nous avons ainsi interrogé deux Nantais, d'une vingtaine d'années, accomplissant un tour d'Europe: 20'000 km en un an!

Sur le cap lui-même, à l'exception de la falaise, dominée par un globe, et une œuvre d'enfants pour la paix, il n'y a pas grand chose à voir, mais beaucoup à observer.

La palme du jour revient à un groupe volubile brandissant leur drapeau national (par charité, je tairai le pays en question). On aurait pu croire qu'ils allaient conquérir le Pôle Nord ou découvrir le Cap Nord. Pas du tout, ils partaient vaillamment à l'assaut de la plateforme sur laquelle se trouve le globe. Toutes les combinaisons photographiques, en poses avantageuses, ont été testées et vérifiées, oriflamme au vent et coupe de champagne à la main. Ah, la belle queue ainsi créée! 

Amis français, ne riez pas sous cape. Votre tour va venir. En attendant, le buste de ce cher roi Louis-Philippe a disparu. Mais qui s'en soucie? Ah, France, ta grandeur fout le camp!

Par ce temps ensoleillé, la vue sur la coûte découpée environnante et le large est magnifique. Contemplation et inspiration.




29 juillet
Nordkapp - Inari
412 km


Départ sous un ciel couvert, sans surprise. Arrêt rapide à Honningsvag, petit port de pêche. A partir du milieu du fjord, et la jonction sur l'E 6, le paysage perd de sa superbe. La pluie s'en mêle et la température se rafraîchit. La simple chemise sous la veste est peut-être insuffisante. 

Arrêt pour se réchauffer dans un important centre sami. Le bâtiment comprend plusieurs pièces circulaires, de forme traditionnelle sami, avec un feu allumé au milieu de chacune d'entre elles et une ouverture dans le toit au-dessus du feu. Parfait pour se réchauffer, même si nos habits vont être enfumés. 

Notre salle abrite déjà deux femmes d'une cinquantaine d'années. Nous saluons en suédo-norvégien (Hej Hej) et en anglais.
Nous mettons nos vêtements moto à sécher près du feu. 
Bien qu'assis à distance, j'entends ces femmes échanger dans la langue de Molière. Angel et moi communiquons en anglais.
La serveuse prend la commande. J'opte pour la boisson à bulle d'Atlanta puis, pour me réchauffer, me ravise et demande un thé. 
A cet instant, l'une des Françaises se met à glousser " Ah ah ah, il faut vraiment bien être anglais pour commander un thé dans cet endroit. Ils ne changeront jamais".

Je garde mon flegme (qui pourrait être anglais) savourant à l'avance et, sans sourire, la phase suivante. 
Comme prévu, ces dames partent avant nous et nous saluent d'un signe de tête.
Je leurs dis alors à haute voix et calmement :" je vous souhaite une excellente continuation, chères Mesdames, pour un voyage en toute sécurité." 
Je profite évidemment d'un moment de suspension de leur sortie, visages interloqués, pour leur décocher un aimable sourire, accompagné d'un geste royal de la main droite.
Il eut été impossible qu'elles n'eussent entendu nous esclaffer après leur sortie ratée.

Entrée en Finlande sans contrôle frontière.
Nous comptons une ligne droite de plus de 20 km. Route étroite, bordée d'une immense et traditionnelle forêt de pins, sapins et bouleaux. Quelle nature!
Nous nous amusons un long moment sur cette route en montagnes russes sans le moindre trafic. La réalité n'a pas tardé à nous rattraper. Voiture arrêtée en bord de route avec des débris et un renne à l'agonie. Nous conduisons plus prudemment jusqu'à notre arrivée à Inari. 



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ILS SONT TRES AGRÉABLES A LIRE, SURTOUT APRES UNE LONGUE JOURNÉE.
J'AI ESSAYE DE VOUS RÉPONDRE PERSONNELLEMENT, MAIS LA TACHE S'EST VITE REVELEE IMPOSSIBLE: ARRIVEE TARDIVE, DECRASSAGE, BLOG, LAVAGE / COUTURE, DEBRIEFING AVEC ACCOMPAGNATEUR, ...

N'HESITEZ PAS A CONTINUER.

PAR AVANCE, JE VOUS EN REMERCIE.

AMITIES,

CHRISTIAN




30 juillet
Inari - Kirkenes
218 Km

Visite du musée d'Inari sur la culture sami. Intéressant.

A Folk shaped by water

A canoe cuts through Lake Inari in the wilds of Vätsäri.
The human-driven vessel advances like a shooting star on the vault of heaven, with the sky and its embroidery of stars above it, and its reflection beneath it.
The Upperworld and the Lowerworld become one in the night.
The moment makes the mind more humble towards that which is, and the one who experiences becomes the one who sees - for a split second.

ou encore

"Nature is my Church."

D'autres évoqueraient la présence immanente de Dieu dans la nature.
Comment en effet ne pas croire devant l'éblouissement de cette nature?

Temps bien ensoleillé jusqu'à Kirkenes avec une température moyenne de 20 C°.

La route longe le lac Inari avec de magnifiques points de vue sur cette eau d'un bleu si particulier. La nature dans toute sa splendeur qui a inspiré le poème ci-dessus.

Rencontres fréquentes de rennes. Quasiment pas de circulation.
Par bonheur, nous trouvons à mi-chemin un relais de pêcheurs tenu par deux femmes. Déjeuner succulent, à base de saumon, préparé pour nous.

Retour en Norvège et entrée à Kirkenes. Terminus de l'express côtier, cette bourgade ne présente pas beaucoup d'intérêt, à l'exception, paraît-il, d'une mine de fer. Particularité: les noms des rues et de certains magasins sont écrits en deux langues: norvégien et cyrillique. Accueil plutôt rustre à l'hôtel. Dommage pour cette dernière étape en Norvège dans ce pays si magnifique.



31 juillet
Kirkenes - Monchegorsk

351 km


Miserere nobis !

Ici, comme prévu, nos chemins se séparent. Angel fut un fort agréable compagnon de route, et j'en garderai un excellent souvenir.

Igor m'annonce un retard de trois heures. En réalité je m'y attendais. Comment pouvait-il couvrir la distance entre Saint-Petersbourg et Kirkenes soit 1'600 km en moins de vingt heures avec une voiture équipée d'une remorque?

Je patiente à l'hôtel, mettant mon blog à jour.

Vers midi, je parcoure les 13 km qui nous séparent de la frontière russe, pensant y trouver un café. Que nenni!

Calme plat sur le petit parking attenant au grillage du passage. Totalement seul, assis sur un talus en herbe, sifflotant dans le silence de ce coin perdu. En tendant l'oreille, il est possible de percevoir le murmure de la rivière en contre-bas, se faufilant discrètement dans la forêt, comme pour un passage clandestin. Deux ou trois véhicules en une heure: des Russes rentrant chez eux. 
Un mobile home allemand s'arrête à mes côtés. Les passagers en descendent et, dans un silence quasi religieux, se photographient devant le grillage indiquant en trois langues qu'il est interdit de photographier. Demi-tour au pas.
Idem un peu plus tard pour un couple d'Américains venus en taxi, vraisemblablement des croisiéristes débarqués de l'express côtier.

Le grand frisson pour cette génération.

Les trois heures annoncées sont passées depuis longtemps, et Igor ne répond pas. Je commence à envisager les différentes options quand son attelage apparaît. Il est quinze heures trente: six heures de retard!

Tous les grands voyageurs savent que dans tous les pays du monde, à l'exception peut-être du Vatican, les fonctionnaires aux frontières sont recrutés pour leur sens aigu du sérieux, inversement proportionnel à leur humour.

Les Norvégiens ne déparent pas du lot. Rien à voir cependant avec l'élite olympique voisine.

Il nous faudra trois heures pour franchir cette frontière. Il est vrai qu'une partie du plaisir m'incombe. Bien involontairement, je n'ai pas déclaré la présence de tramadol dans ma trousse de pharmacie. D'une part, j'ignorais l'obligation de déclaration. D'autre part, il s'agissait d'une demi boîte pour mon usage personnel en cas de crise aiguë au dos, le tout avec ordonnance de mon médecin.

Deux équipes sont en compétition: les garde-frontières et les douaniers. Au bout d'une heure, les premiers me remettent un report en cyrillique que j'ai du signer. J'ai confiance en la traduction d'Igor. Quelques pages.
Entrée en matière des seconds. Le temps se prolonge. Une autre heure à l'horloge. Je sors respirer l'air pur et musarder dans le périmètre autorisé.

Les passagers des voitures doivent passer un portique à pieds. Visiblement, les Russes aiment les survêtements, et plutôt ceux de la marque à trois bandes.
Je ne peux manquer de remarquer une femme d'âge mur dont Roberto Fellini n'aurait pas renié les dimensions du séant, particulièrement mis en évidence, à défaut d'avantage, par ce fameux survêtement version nymphe émue; nymphe pour la couleur assurément, pas pour les émois suscités.

Retour à l'intérieur. Une pensée m'effleure l'esprit. Je la chasse aussitôt tout en me ramenant vers un lointain matin. Il me souvient une attente similaire à la frontière austro-hongroise. Faute à une plaisanterie, qui nous faisait bien rire plus tard, Bob a failli me mettre dans une fâcheuse position. Mais c'est une histoire trop ancienne.

Que dirait Bob de me voir là, lui qui s'inquiétait de mes aventures ?
Le mur est tombé. Bob aussi, chez lui, en se prenant les pieds dans le tapis. Son corps n'a été découvert que plusieurs jours plus tard. Je garde précieusement le livre d'avertissement qu'il m'avait offert: "Into Thin Air". Quelle ironie!

Finalement, les seconds me remettent un deuxième rapport, encore plus épais, avec photos de l'objet du délit.

Consciencieusement, ils appliquent le règlement à la lettre; et tout compte fait ne sont pas antipathiques, mais existe-il vraiment un quidam chargé de lire ces rapports?

Outre mon médicament confisqué, le plus ennuyeux dans tout cela, c'est le temps perdu. Avec le décalage horaire, il est 19:30 et Monchegorsk se situe à plus de 350 km de là. Cerise sur le gâteau, Igor m'annonce des travaux sur 40 km et l'impossibilité pour son chariot de dépasser les 100 km/h sur une route bien asphaltée.
Révision du calcul d'arrivée: minuit dans le meilleur des cas. En route!

Les quarante kilomètres de travaux se sont révélés un enfer. Impossibilité de rouler autrement qu'en première, et encore, jambes écartées tellement les cailloux sont grands. 
Beaucoup de chance de ne pas avoir crevé ni d'être tombé. 

A ma gauche, sur des kilomètres de toundra, un camp militaire. Aucune vie sur la route. En principe, je peux atteindre Mourmansk avant de refaire le plein de carburant.

Familier de la loi des séries, la suite abonde dans le même sens: deux contrôles routiers, la pluie, puis le brouillard et un phénomène nouveau pour moi: alors que la pluie a cessé, chaussée, moto et conducteur, tous trempés.

Le froid s'en mêle et le ciel devient de plus en plus lugubre, alors qu'à cette latitude, il devrait faire jour.
La suppression de la journée de repos à Kirkenes commence à se faire sentir. Pour la première fois depuis le départ, je ressens la fatigue.

Nous longeons le golfe de Kola et atteignons Mourmansk vers minuit dans cette ambiance cauchemardesque tiraillé également par la faim.
Les quartiers Nord de Marseille font figure de paradis à côté de la vision dantesque de ces bâtiments aux formes et à l'état de défonce. Je découvre pour la première fois une ville en noir et blanc. 

Mon réservoir est bien la seule chose qui soit au sec, et le jerrycan pourvu par Igor est vide.
Aucune station-service en vue. Je peux temporairement oublier la faim et la fatigue mais l'évidence finit par s'imposer. Pour toutes sortes de raison, nous ne souhaitons pas nous attarder à Mourmansk. Reste à mettre la moto sur la remorque.

Nous arrivons à Monchegorsk à 3 heures du matin. 
Ma chambre se situe juste au-dessus de la discothèque ouverte toute la nuit.
Le changement prend un peu de temps. Désormais, seul le bruit des basses me parvient. 
Si au moins les bouchons dans les oreilles tenaient en place!




01 août
Monchegorsk - Belomorsk

510 km


Rien de tel au petit-déjeuner que la vue d'un porridge, d'une saucisse molle, d'un œuf à la fraîcheur douteuse, une tranche de pain au noir suspect et un morceau de fromage style "vache-qui-rit" pour bien vous caler le moral au plus bas, au cas où il aurait eu l'idée de remonter.

Dehors, il pleut.
A la vue de ma moto en si bonne position sur la remorque, je n'ai pas le courage de lui demander de descendre. Je me fais une raison, ce serait trop dangereux de conduire dans mon état. Au diable, le purisme! Je ferais cette étape en voiture.
Évidemment, je ne peux m'empêcher de penser à la remarque que ne manquera pas d'émettre Marie-Caroline dont le sens de la formule n'a d'égal que son amour pour son père.

Cette décision s'avère cependant la bonne. Je consacre l'essentiel du trajet à regarder les paupières de l'intérieur d'autant qu'il pleut sans discontinuité.
Arrêt au passage du cercle polaire, qui correspond approximativement à la séparation entre la région de Mourmansk et la Carélie russe.

J'observe des différences notables par rapport aux forêts des pays récemment traversés. En effet, si la trilogie pins, sapins, bouleaux reste identique, avec sous-bois riches en baies diverses, je ressens moins cette communion avec la nature.
En y regardant de plus près, je constate que la percée de la route dans la forêt est large, très large: outre les deux voies bien asphaltées, une bande déserte de même dimension, de chaque côté de la route, donne l'impression d'inaccessibilité. 
Les arbres ont été repoussés, peut-être pour éviter les intrusions animales. A ce propos, aucun panneau signalant le danger de telles traversées. Point d'animal en vue; quelle tristesse!

Le trafic est faible, essentiellement constitué de camions dont la conduite ne justifie pas la sinistre réputation entendue ça et là. 
Comme pour me démentir, d'étranges décorations fleurissent le bas des arbres tous les kilomètres environ. Igor m'explique qu'il s'agit de souvenirs de vies perdues.

Je note également la présence de plus en plus régulière de voitures arrêtées sur le bas-côté. 
Elles appartiennent à des particuliers recourant à la vente de leur cueillette de baies pour améliorer leurs revenus.

Aucune trace de touriste ni de moto.

En quittant la route nationale 105, pour rejoindre Belomorsk, notre étape du jour, nous sommes confrontés à la réalité des villages pauvres. Routes défoncées, maisons en bois en mauvais état, si ce n'est brûlées, population suintant la misère, etc.

Belomorsk est l'un des points d'embarquement sur la mer blanche vers les îles Solovki, tristement célèbres pour leur goulag décrit par Alexandre Soljenitsyne.

Long sifflement d'un train de marchandises en direction du nord feulant en écho à la misère du village. Lamentation sans fin. J'ai compté 58 wagons.

La maison où nous logeons est certainement la plus luxueuse du coin, mais constituée de bric et de broc. L'eau dans la salle-de-bains est jaunâtre. J'aurais honte de me plaindre. J'évite seulement le brossage de dents.

Bel arc-en-ciel en fin de journée.




02 août
Belomorsk - Petrozavosk
371 km


Je remonte en selle avec plaisir, d'autant que le soleil brille à nouveau.
Mêmes paysages et mêmes observations que la veille.
La panne d'essence est évitée de justesse: 250 km entre 2 stations-services !
Je me demande si toutes les voitures arrêtées sur le bas-côté de la route le sont vraiment pour la cueillette des baies.

A la pompe, les gens me regardent comme si j'étais un martien, surtout en voyant ma plaque. Sait-on jamais qui nous sommes? 

La plupart esquissent un sourire ou un geste timide. En enlevant mon casque, ils me voient avenant. Ils se montrent plus chaleureux. Les plus braves d'entre eux abordent Igor. Ce dernier leur répond d'où je viens, et le tour par Narvik et Mourmansk; toujours ces deux mêmes villes. Le mot a un parfum suranné, mais je crois à la gentillesse de ce peuple.

Arrêt en cours de route au parc naturel de Comexo, avec promenade dans la forêt autour d'une belle cascade. Un vrai plaisir de renouer le contact avec la fraîcheur de cette nature envoûtante.
En cette journée de dimanche, le lieu est fréquenté par des gens de la région. Toujours pas de touriste. Je ne m'en plains pas.

Entrée dans Petrozavosk, capitale de la Carélie.
Pour la première fois depuis Kirkenes, je renoue avec une ville ayant une vie économique plus ou moins standard.
Une seule plaque étrangère: une famille finlandaise.




03 août
Petrozavosk - Sortavala
247 km

Trajet d'une heure environ, en hydrofoil, pour rejoindre le site mondialement connu de Kizhi (prononcer kiji).
Cette île du lac Onega abrite un enclos paroissial du 18eme siècle classé au patrimoine de l'UNESCO.
Il contient principalement 2 églises, un clocher et une ferme transformée en musée.
La particularité de ces églises, en bois sans clou ni pièce métallique, est leur nombre de bulbes, couleur argentée: 22 pour celle de la Transfiguration.

Un ensemble de toute beauté serti d'un lac aux eaux vert argent.

Depuis Petrozavosk, nous quittons la route principale menant à Saint-Petersbourg pour contourner le lac Ladoga par le nord et l'ouest.

A la sortie de la ville, j'avais remarqué leur sale gueule, planqués en bordure de forêt. Une bonne dizaine prêts à un mauvais coup. Tapissés de l'autre côté de la route, ils ne me gênaient pas, se contentant de hurler leur haine à mon passage. Par prudence, je vérifiais, en tâtonnant ma veste, la présence de mes sprays anti-agression que la police suisse utilise en présence de drogués et alcooliques.

Surgis de nulle part, deux de leurs copains m'ont attaqué par surprise quelques kilomètres plus loin, chacun d'un côté de la moto, dans la pente d'une section en terre battue.
Par bonheur, peu de trous et des cailloux de taille moyenne. J'ai pris le risque d'accélérer et de les semer les abandonnant à leurs féroces aboiements. Somme toute, ces sprays sont certainement efficaces sous réserve d'avoir une main libre et de voir venir ces chiens errants avec un minimum de temps. Or, il est impossible de lâcher une main sur une section pareille. 

J'oublie vite cet épisode devant l'incendie qui embrase la forêt et les eaux du lac Ladoga aux feux d'un splendide coucher de soleil.

Cœur serré à l'occasion du départ de Sarah pour le Congo et de la surcharge de responsabilités pour Marie-Caroline. C'est de leur âge et dans leur tempérament; mais quelle abnégation de l'une et l'autre! Je les admire autant que les adore. Elles m'ont dépassé dans biens des domaines depuis longtemps. Une flèche de vie qui s'accélère. 

Il est tellement plus facile d'accepter ses propres souffrances que celles de ses enfants.

Tendre conversation avec Inge.




04 août
Sortavala - Saint Petersbourg
287 km


Pour la première fois depuis mon entrée en Russie, voici un établissement de charme, avec une qualité des détails, sans luxe ostentatoire, qui affirment la personnalité d'un hôtel. 
L'établissement, composé d'une dizaine de bungalows, est situé sur les rives du lac Ladoga. Une anse romantique, piquetée de nombreux îlots, vient baigner les pieds de l'hôtel.
Un bateau à moteur, avec skipper, est à disposition des clients pour des balades au sein de cette nature sauvage de toute beauté.

Environnement idéal pour un séjour bienfaisant.

La route par la côte ouest du lac Ladoga n'est pas la plus rapide pour rejoindre Saint-Petersbourg mais assurément "vaut le détour" selon la formule consacrée.

Nombreux petits villages. Certainement pas très riches mais sans comparaison avec leurs équivalents entre Mourmansk et Belomorsk.

A l'exception d'un tronçon de 25 km environ, en tôle ondulée (en première et sprays à portée de mains), la route ne présente aucune difficulté. Ensoleillement parfait. La chaleur revient à grands pas.

Bien en vue dans une ligne droite, Galina et Ina attendent le chaland dans le cadre bucolique de cette campagne russe. Lada mauve au vent, chargée de récipients en baies diverses, elles m'inspirent l'arrêt. Nous achetons 2 pots et engageons la conversation. La première est infirmière, la seconde professeur de musique. Sans doute la quarantaine chacune, mais le temps et la vie les ont vieillies prématurément. Leurs ventes, nous assurent-elles, leur rapportent plus que le revenu de leur travail; sans parler d'une retraite misérable.

Visiblement elles ont apprécié notre brève rencontre. Moi aussi. 
Je chérie, dans mes voyages, ces moments de sympathie partagée avec des inconnus et ces sourires sans lendemain qui enrichissent la vie.
Les yeux expriment les émotions tellement mieux que les mots.
Que les barrières sont faciles à briser au moindre effort!

Entrée sans encombre dans Saint-Petersbourg. Ma monture fait un peu sensation. Je m'en amuse sans y prêter vraiment attention autrement qu'en retournant les saluts qui me sont adressés d'un geste de la tête ou de la main.

Je retrouve Lodovico avec grand plaisir en fin de soirée. 
Igor vient me chercher vers minuit. Il tient absolument à me montrer les ponts qui s'ouvrent sur la Neva toutes les nuits vers 1:30. Joli spectacle. Beaucoup de monde.
Sans mon trépied, je rate toutes mes photos de nuit.
J'entends d'ici mes filles chéries persifler.

Je n'ai pas réussi à finir le pot de myrtilles.



05 août
Saint-Petersbourg


Dépôt de ma moto chez le concessionnaire Harley pour la révision des 8'000 km et vérification générale après les épreuves subies.
Je la reprends en fin de journée. Travail impeccable pour une somme modique, alors qu'un abus de situation eut été bien possible. De quoi battre en brèche la réputation de malhonnêteté, parfois attachée un peu rapidement aux Russes.
Je suis curieux de comparer, à mon retour, le prix de la même prestation à Genève. Un rapport de 1 à 3 ne me surprendrait pas.

Temps splendide et chaud.
Visite de Peterhof avec Igor.
Situé à 25 km de Saint-Petersbourg sur la rive sud du Golfe de Finlande, ce palais a été commandé par le tsar Pierre le Grand en 1711, pour rivaliser avec Versailles.
Beaucoup de charme et de raffinement de l'ensemble bâtiments, parcs et fontaines, avec une dominance des couleurs blanc et or.
A lui seul, ce palais vaut le voyage à Saint-Petersbourg.

En fin d'après-midi, Lodovico me guide vers quelques lieux phares du centre ville: Hermitage, Perspective Nevsky, Eglise du Sang Versé, Eglise Saint-Nicolas, maison Pushkin, théâtre Mariinsky, ...
Dîner dans un bon restaurant.
Moment privilégié d'amitié.




06 août
Saint-Petersbourg

Météo toujours aussi ensoleillée.
Flânerie solitaire le long des canaux.
De beaux bâtiments dont le style et les couleurs me rappellent le premier arrondissement de Vienne. Un petit goût d'Amsterdam également.

Après-midi avec Lodovico. Nous engageons un taxi qui nous dépose le temps nécessaire devant quelques points clés de la ville: les mêmes que la veille, plus la forteresse Pierre et Paul où sont enterrés les derniers Romanov, rive droite de la Neva, ...


Mon coup de cœur: l'église Saint-Nicolas.
Je renonce à une incursion à l'Hermitage.
Trop peu de temps et trop de visiteurs. Je reviendrai avec Inge. Nous profiterons d'un guide privé. Pour l'instant, je privilégie le repérage des lieux.

Ma première impression de la ville est fortement favorable.
Je succombe au charme de cette cité horizontale, baroque et douce.
Bâtiments plus longs que hauts, traversée majestueuse de la Neva (700 mètres dans sa plus grande largeur et 25 mètres en profondeur) trouvant sa source dans le lac Ladoga.
Baroque par son mélange de style, ses dorures, l'enflure et la riche décoration des bulbes de ses églises.
Douceur de l'eau, des arrondis des canaux, des pastels dominants, des démarches chaloupées de ses belles.
Je devine la communion entre public de toutes conditions et excellents musiciens au son des mélodies de compositeurs, russes de préférence, voire mes scandinaves ou finlandais préférés.

Dîner avec Lodovico dans un bon restaurant russe.
Vient un âge où l'apparence disparaît.
Qu'il est agréable de se concentrer sur l'essentiel!

Je regrette l'absence de mon gâteau local préféré, le medovik, à base de miel.
Je reviendrai, si possible en décembre.



07 août
Saint-Petersbourg - Tallinn
368 Km


Igor et moi avons décidé de changer d'itinéraire et partir tôt.
Oubliée la rive sud du Golfe. Nous emprunterons la route Nord.
Même distance mais plus de souplesse dans le passage de la frontière.
Rapide arrêt à la forteresse médiévale de Vyborg.

Un dernier grognement de l'ours.
Le douanier finlandais est tellement aimable que j'en viens à me demander si, de ce côté de la frontière, ils ont été spécialement formés pour faire aimer la Finlande.
Dans ce cas, j'ajoute la Finlande à l'exception vaticane.
A contrario, s'il s'agit d'une initiative personnelle, ce brave garçon ne tardera pas à se faire virer.

Reprise immédiate des démonstrations d'intérêt pour la moto et mon périple.
Rapide traversée en ferry entre Helsinki et Tallinn. A ma surprise, les côtes restent toujours en vue.

La vieille ville est petite mais d'une beauté raffinée.
La vie nocturne s'arrête tôt.

Excellent repas de type "cuisine de grand-mère".



08 août
Tallinn - Riga
 310 Km

Traversée de l'Estonie du nord au sud, sous un ciel ensoleillé.
La chaleur s'accentue progressivement, et je redoute la canicule qui sévit à Genève, comme dans le reste de l'Europe centrale: 39 C° à Vienne m'annonce Inge.
Je ne porte qu'un sous-vêtement sous ma veste, et les dernières étapes vont être longues.

Pour l'instant, je profite de ce paysage nouveau, à petite vitesse.
Comme ses voisins au sud, le pays est désespérément plat; comme une crêpe, même pas comme un œuf au plat avec de petits monticules.

La végétation a changé. Essentiellement des pins qui couvrent les dunes.
Les sous-bois sont désormais clairsemés.
De temps à autre j'entr'aperçois la mer. Je la devine en humant çà et là son odeur. Moins parfumée que la Méditerranée.

Alternance de zones résidentielles parsemées de maisons cossues, et zones commerciales puis domaines agricoles. Des 3 pays baltes, l'Estonie a la plus petite superficie, supérieure toutefois à la Suisse, et le moins peuplé.
Chaussée en excellent état.

Depuis la Finlande, je retrouve les traditionnels compagnons de route: mobile home et motos, pour la plupart immatriculés dans les pays baltes ou en Finlande. De temps à autre une exception allemande, autrichienne ou italienne.

Bonheur d'admirer des cigognes dans les labours, les champs ou près des points d'eau.
La plupart de ces oiseaux gracieux vaquent en solitaire ou par deux, rarement plus. Ils ont besoin d'indépendance.

La frontière avec la Lettonie marque une coupure.
Chaussées en moins bon état, travaux, moins de richesse apparente que sa voisine du nord.

En approchant de Riga, le trafic augmente. Les accidents aussi. 
Les habitants profitent de ce splendide samedi pour arpenter les dunes et les plages. La plage, devrais-je écrire, tant il s'agit de la même bande de sable blanc depuis Tallinn.

Je ne peux pas résister trop longtemps à l'appel de la mer. Je me gare et avance sur cette plage bordée de roseaux. Les grains sont fins. Des baigneurs au loin. Visiblement, on ne perd pied qu'au large. Mon maillot de bain est à portée de main, et l'envie de plonger me taraude; mais dans son attelage mal garé, Igor m'attend.

La vieille ville de Riga est plus étendue que celle de Tallinn. Plus racoleuse aussi avec  ses nombreux commerces, restaurants, clubs, discothèques, tous ouverts tard dans  la nuit. Beaucoup de jeunes, bruits et musique moderne.

Soyons juste; même si je préfère la finesse du vieux Tallinn, la ville porte de beaux bâtiments en son sein. Il aurait été regrettable de ne pas s'y arrêter.

Par chance, nous trouvons un caveau bien agréable. 



09 août
Riga - Kruklin
456 Km

Nous quittons Riga sous la pluie.
Faible intérêt de la campagne environnante, à l'exception des cigognes qui se comptent par dizaines.
Frontière déserte avec la Lituanie.

Igor est supposé m'accompagner jusqu'à l'entrée en Pologne. C'est vraiment inutile d'autant que le chemin de retour jusqu'à Saint-Petersbourg est long.
Après un dernier repas, nous nous séparons, et je réinstalle mon barda.

Tout comme Angel, Igor fut un excellent compagnon de route temporaire. J'ai particulièrement apprécié son calme, son assistance, sa bonne humeur et son âme russe sensible. Il propose de m'emmener une autre fois en Crimée et dans la région d'Archangelsk. 

L'environnement change radicalement dès l'entrée en Pologne. 
Le pays est plus riche, et cela se remarque rapidement. 
Courbes magnifiques d'autant que le soleil est revenu.
Un vrai plaisir en moto.

Pour rejoindre la Mazurie, deux possibilités s'offrent à moi. Une route à grande circulation - grande est relatif - ou une petite route sinueuse de campagne.
Je choisis la seconde.

Bien m'en a pris.
L'entrée dans cette région est splendide. Des arbres qui montent au ciel. Point de figure de style mais une réalité, car leurs sommets se touchent.
A la différence des pays du nord, les bas-côtés sont peu dégagés. Je ralentis, en me méfiant des sorties éventuelles d'animaux. 
La pluie a déserté les lieux peu de temps auparavant. Quel bonheur de contempler l'humidité s'évaporer dans une lisière. Petit nuage translucide éclairé par la lueur du soleil déclinant. Et ce parfum de sous-bois humide!

Des lacs, beaucoup de lacs. Différents des pays du nord car la végétation et les couleurs sont dissemblables. 

Ferme hôtel, comme j'en ai rêvé pour ce soir.

Avant le dîner, je caresse le museau d'un cheval dans son enclos.
Par bonheur, il comprend le français.



10 août
Kruklin

Matinée de repos dans le parc de l'hôtel, sur un fauteuil au bord d'un étang, en lisière de la forêt. Une légère brise flotte dans l'air. Peu de nuages. Température agréable. Écouteurs sur les oreilles, je savoure une partie de ma musique préférée : classique romantique. "Suicidal" se moquent mes filles. Sérénité, leur dis-je.

Tour en moto l'après-midi dans la région de Gizycko et ses lacs, dont certains sont reliés. Appareil photo en bandoulière. Forte ressemblance avec le Faaker See, sans les montagnes alentour.
Si je restais un jour de plus, je louerais volontiers un voilier.
Température de 30 C°. 
Je rentre à la tombée de la nuit.



11 août
Kruklin - Wozniki
520 km


Etape de transport, plutôt pénible.
Par sa longueur.
Par sa durée.
Par la chaleur.
Par le trafic.
Par le manque d'intérêt des paysages traversés (à l'exception de la Mazurie).
Mais, surtout, par l'état des routes.
Oubliés les soudards et les soûlards.
Le vrai danger ne vient pas d'en face mais d'enfonce.

L'absence d'autoroute Nord-Sud, malgré l'imposant flot de camions, se paye principalement aux abords des villages. L'obligation de ralentir, combinée au poids et à la chaleur, creuse des ornières dans l'asphalte comme j'en ai rarement rencontrées. A moto, c'est dangereux; et les villages sont nombreux.

Guère mieux sur les rares portions d'autoroute, ou du circulaire autour de Varsovie.
Des trous mais pas que des petits trous comme le chantait Gainsbourg.

En traversant la Vistule, j'aperçois sur ma gauche les bâtiments du centre de Varsovie. Cela me rappelle le beau souvenir de notre voyage en Pologne avec les Galazka et les Simone.

Plus loin des nuages orageux menacent la région de Katovice. 
Peu avant Czestochowa, les trombes ont la bonne idée de croiser ma route à la perpendiculaire. Arrière-garde en embuscade. Une escarmouche ou plutôt, dans mon cas, une bénédiction mariale bien rafraîchissante.
Beau coucher de soleil immédiatement après.

J'aimerais visiter le monastère Jasna Gora et admirer l'icône de la Vierge Noire.
Cependant, à l'approche du 15 août, la date serait mal choisie.

Jasna Gora me remémore Chartres.
A plusieurs occasions, et depuis bien des années, je me suis promis de faire le pèlerinage à pieds depuis ND de Paris.

Pentecôte 2016? Des amateurs? 



12 août
Wozniki - Bratislava
401 km

Pour mon dernier jour de découverte, je me suis fié au road-book de Harley pour l'Europe: incursion en République Tchèque et Slovaquie.
Ô combien me trompé-je!

Paysages agricoles sans grand intérêt, à l'exception d'une belle forêt d'essences diverses et de collines bien ondulées à proximité de Zlin.

Traversée de nombreux villages du même type: une longue rue centrale bordée de maisons "modernes", sans âme. 
Un héritage, une vente de parcelle, des entrées d'argent diverses et voilà l'œuvre d'une nouvelle génération de pseudo-citadins brûlant leur vraie richesse au lieu de la mettre en valeur. Traditions patinées par le temps volant en éclat par mimétisme avec la ville. Si au moins les couleurs étaient chatoyantes! Assurément, pour le mauvais goût, pas de surprise. Autant peindre la bicoque de la couleur la plus criarde possible.
A parier que tôt ou tard, le rap fera son apparition à tue-tête dans leurs voitures "relookées", toutes fenêtres baissées.

Question chaussée, cela s'améliore sur l'autoroute reliant la Pologne à la République Tchèque. Heureux hasard?

Toutefois, la palme de l'ornière échappe de peu à nos amis polonais en faveur de la Slovaquie. N'aurais-je pas autant ruisselé lors de mon entrée dans Bratislava, je l'eu photographiée.
Œuvre géante d'une bonne vingtaine de centimètres de hauteur, à faire chavirer de doute un chauffeur routier sur son taux d'alcoolémie.
Un truc pareil devrait être exposé dans un musée.
Sans surprise, un bus était en panne peu après avoir culbuté sur la difficulté.

Quant aux touristes, toujours rien, à l'exception d'un Belge à qui un copain a sans doute fait une mauvaise blague, et un sujet de sa Très Gracieuse Majesté; Dr. Livingstone, I presume.

Sarah est de retour du Congo. Joie. 



13 août
Bratislava - Genève
1'088 km



Aujourd'hui est un jour spécial; je rentre à la maison.
Le trajet m'est familier. En principe, plus rien n'est matière à discourir.
Je rédige donc cette dernière note de voyage, avant de partir, sous forme d'épilogue.

Autant le dire immédiatement, j'ai beaucoup aimé ce voyage et, encore une fois, j'ai largement trouvé ce que je cherchais. Cela ne m'appartient pas; c'est en abondance, et à la libre disposition de tous ceux qui se donnent la peine d'essayer.

Je refuse que mes craintes gèrent ma vie. J'ai trop donné.
Je ne suis ni une tête brûlée, ni ne me donne en permanence des défis à relever. Je n'ai rien à prouver, ni à moi-même ni aux autres.
Au cours de ce mois, j'ai accepté par deux fois mes limites pour préserver l'essentiel, c'est-à-dire l'esprit du voyage au détriment de la performance pure.

Dans le même esprit, j'ai été marqué il y a longtemps, et me reconnaît dans un livre du père jésuite indien Anthony de Mello sur l'éveil. Au fond, nous sommes trop souvent confortables dans nos souffrances. Avons-nous vraiment envie d'en sortir?
Nous trouvons toujours une bonne raison pour ne pas essayer, et nous traitons d'inconscients ceux qui s'y risquent.

A cet égard, je ne peux achever ces quelques lignes sans mentionner Lea et sa magnifique leçon de vie qui force mon admiration. Sans avoir lu les textes que je mentionne, tu les mets si bien en pratique. 

Évidemment, Inge et mes filles m'ont manqué. J'aurai voulu les avoir sur la selle arrière ou tout au moins partager avec elles ces moments intenses. Mais c'est ainsi, et j'essaierai de leur transmettre mes joies, de vive voix, au mieux.

En chemin, j'essaierai de mémoriser à nouveau ce texte qui m'a autrefois initié à la poésie:

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la doulceur angevine.

Joachim DU BELLAY   (1522-1560)



De quelles sirènes voulait se protéger Ulysse attaché au mât de son bateau? 
Vraiment le chant de ces femmes-poissons ou l'appel du large et la tentation de ne pas rentrer? 
Des voyageurs célèbres y ont succombé comme Bernard Moitessier sur son voilier Joshua ou encore Ted Simon en moto et bien d'autres.

Si je peux les comprendre, la question ne se pose pas pour moi. L'appel de Pénélope (et de mes filles à défaut de Telemaque) est plus fort.

Dans quelques heures, au premier coup de sonnette, j'entendrai des pas familiers se précipiter, et un parfum reconnaissable entre mille devancer celle dont je devine le sourire.

En route!



PS

Mes notes de ce voyage correspondent à la réalité de mon vécu.
Tout n'y figure pas; mais ce que je rapporte est strictement exact, sans invention ni embellissement quelconque.